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La vie invincible

© DR
L'édito de l'édition de Pâques 2026

Chères lectrices et chers lecteurs,

Lorsqu’un drame comme celui de Crans-Montana vient pétrifier nos existences, la première réaction est souvent la sidération: «Que dire devant une telle horreur?» Ayant moi-même vécu le cataclysme du suicide de notre fils Samuel, j’ai appris que face à la violence du deuil, les mots manquent. Pourtant, il nous faut trouver un langage que tout le monde peut accueillir, qui dépasse les étiquettes religieuses pour rejoindre le souffle de vie qui traverse tout être humain.

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Le deuil est un pays que l’on ne traverse pas à la hâte. Notre société, toujours pressée de régler les affaires à toute vitesse, oublie que le temps du vivant n’est pas celui des horloges. Accepter la durée, c’est déjà s’ouvrir à une dimension spirituelle, car c’est accepter un temps sur lequel on n’a plus de prise. Il faut ce temps pour humaniser ce qui est arrivé, pour mettre des mots sur l’innommable et l’apprivoiser. Et chaque deuil est différent.

A Martigny, lors de la commémoration des victimes du drame de Crans-Montana, j’ai été frappée par la force de la communauté. Tout comme les femmes au pied de la croix dans l’Evangile selon Luc, ces proches sont restés «debout, voyant cela». Etre debout (le mot grec «istémi»), c’est le geste même de la Résurrection. C’est regarder l’horreur en face, sans la minimiser ni l’édulcorer, mais sans se laisser anéantir. C’est dans cette solidarité et dans la fidélité de ceux qui n’oublient pas – ces «meilleurs des voisins» qui manifestent leur présence sur le long terme – que la vie recommence à germer. Comme ces bouquets discrètement déposés à chaque anniversaire du décès de Samuel.

On m’a trop souvent répété: «On ne se remet jamais de la perte d’un enfant.»
J’ai fini par refuser cette fatalité. Je suis aujourd’hui la preuve vivante qu’on peut reprendre pied, non pas en oubliant, mais en intégrant ce drame dans son histoire personnelle comme une histoire sainte.

La vie plus forte que la mort n’est pas une simple croyance. C’est une expérience. A mesure que les liens charnels s’estompent, un autre lien se tisse, éminemment spirituel. Nos défunts ne sont pas dans le néant; ils sont vivants autrement, de l’autre côté du voile. Percevoir cette Vie avec un grand V, cette vie invincible qui nous porte malgré les pires dévastations, c’est cela, le mystère de Pâques.

Aujourd’hui, je ne dis pas que j’y crois: je dis que cela est. C’est ma réalité quotidienne. La Vie nous est redonnée, au centuple, pour peu que nous acceptions de faire mémoire ensemble et de rester ouverts à l’invincible Vivant.

Lytta Basset
philosophe et théologienne

Quart d'heure pour l'essentiel

Article tiré du numéro Quart d’heure pour l’essentiel Pâques 2026

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