Faire le deuil d’un enfant:se tenir debout après le séisme
Le drame de Crans-Montana, dans la nuit du Réveillon 2025, a secoué la Suisse romande et même au-delà. La perte d’un enfant de façon accidentelle constitue un choc majeur pour les parents, la famille et les proches. En «temps normal», la Suisse, dont la mortalité des mineurs est l’une des plus faibles au monde, compte en moyenne une trentaine de décès accidentels de mineurs par an, selon l’Office fédéral de la statistique. La France, elle, en compte environ dix fois plus. Plus largement, la moitié des décès d’enfants se produisent durant la première année de vie, souvent liés à des malformations ou des complications lors de la naissance. 60% de ces décès ont lieu dans les 24 heures suivant la naissance. Le suicide reste l’une des causes principales de mortalité chez les adolescents de 15 à 18 ans. Bien que les chiffres varient d’une année à l’autre, cette tranche d’âge est la plus vulnérable aux causes dites «externes».
Face à ces drames, les experts sont unanimes: la perte d’un enfant constitue un traumatisme hors catégories. Pour le psychiatre Christophe Fauré, «la perte d’un enfant transforme un parent à tout jamais. Elle le blesse au plus profond de lui-même». Comme une effraction du temps et de l’ordre des choses, ce deuil est un séisme ontologique où l’être est touché dans ses fondements mêmes.
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Ce deuil a des conséquences sur la famille. «Il provoque l’effondrement des parents et les prive d’un passé, mais aussi d’un avenir. Il va à l’encontre de l’ordre naturel de la transmission générationnelle et isole chaque parent dans un vécu psychique effracté. Le couple est bien souvent mis à mal», souligne Charlotte Mancel-Arrouet, psychologue, dans l’article «Les enjeux psychiques lors du deuil d’un enfant» publié dans les Cahiers de la puéricultrice. Les risques sont également cliniques, avec la possible survenue d’un deuil complexe et «pétrifié», ou d’un trouble du deuil prolongé où le parent reste en état de sidération permanente.
Se relever de l’impensable
Pourtant, il est possible d’accompagner les parents dans la recherche de ressources permettant d’y survivre. Une démarche qui, selon les spécialistes, requiert du temps, de la disponibilité et beaucoup de délicatesse. Si la violence du cataclysme est insondable, cela ne signifie pas pour autant que le parent ne pourra pas reprendre pied, assure le psychiatre Christophe Fauré. «Il est possible, tout en ayant cette blessure en soi, d’un jour réinvestir sa vie, d’y trouver à nouveau du bonheur, d’avoir de nouveaux projets et éventuellement, d’autres enfants», souligne l’auteur de Vivre le deuil au jour le jour (éd. Albin Michel). A condition d’être bien entouré et accompagné, dans ce travail de deuil difficile.
Au-delà des concepts cliniques, ce sont les familles elles-mêmes qui témoignent de cette métamorphose, souvent des années après l’impensable mort d’un enfant. Dans un dossier publié par le quotidien Le Temps en février, des parents et des frères et sœurs racontent ce long cheminement. Gérard, dont le fils Isaac est décédé en 2023, illustre ce passage de la sidération à une forme de sagesse douloureuse: «Je croyais que ce ne serait pas possible de me relever de ça. Et pourtant, ça l’est. J’ai appris à m’écouter davantage, à respecter ma souffrance et à accepter
mes limites.»
Noé, qui a dû annoncer à ses parents la mort de son frère Eliot survenue en 2020, témoigne avec cinq ans de recul de cette joie qui finit par poindre à nouveau, sans jamais trahir celui qui est parti: «Chaque changement m’a rapproché d’une vie moins triste, où il y a à nouveau du bonheur. Je n’ai pas oublié. Mais j’ai réussi à avancer.» Ces témoignages soulignent que si le choc est instantané, la métamorphose, elle, requiert des années de patience et de soutien.
Reconstruire avec la cicatrice
Le processus de reconstruction ne relève pas d’une guérison au sens d’un retour à l’état initial, mais d’une véritable métamorphose s’appuyant sur quatre piliers essentiels. Le premier réside dans la résilience qui, selon l’auteur et neuropsychiatre Boris Cyrulnik, n’est pas une capacité innée, mais un processus nécessitant un «tuteur» de développement. Cette force permet de donner un sens nouveau à l’existence, même après un effondrement total. A ses côtés, le cercle social composé de la famille et des amis joue un rôle crucial; leur présence silencieuse et fidèle s’avère souvent plus efficace que les longs discours, le soutien social agissant comme un régulateur biologique du stress face à la toxicité du cortisol généré par le deuil.
Pour beaucoup, la foi et la spiritualité constituent un troisième pilier offrant un cadre symbolique face à l’inacceptable. Elles permettent de délaisser la quête de causalité du «pourquoi?» pour se concentrer sur la quête de sens du «comment vivre avec?». Enfin, l’accompagnement thérapeutique par des professionnels offre un espace de parole sacré où la fragilité n’est jamais jugée. Le thérapeute aide alors à transformer la douleur brute en un récit cohérent, capable d’être réintégré à l’histoire personnelle du parent.
Après un tel drame, il y a irrémédiablement un avant et un après. L’identité est fracturée, mais elle n’est pas condamnée à rester en miettes. Toutefois, le témoignage des proches des victimes est unanime: le pire des supplices n’est pas la tristesse, mais l’oubli. La société, dans sa hâte de passer à autre chose, impose parfois un silence qui redouble la violence de la perte. Maintenir le souvenir, c’est maintenir le lien.
Trouver l’espace d’exprimer sa douleur et rencontrer des oreilles attentives qui acceptent de porter une part du fardeau sans chercher à le faire disparaître, cela fait toute la différence. C’est dans ce partage de l’indicible que l’humain trouve la force de se tenir debout,
malgré tout. ▪