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Apprivoiser l’autre pour sortir de l’isolement

© Istockphoto
Initiateur de la Fête des Voisins - Immeubles en fête, Atanase Périfan, conseiller municipal à Paris, encourage à une générosité simple et de proximité. Entretien.

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Vous avez lancé la fête des Voisins en 1999. A quels besoins répondait votre initiative?
Le problème majeur des sociétés post-modernes et consuméristes est le rapport à l’autre. Les liens sont délités. La fête des Voisins répondait à un véritable choc. Conseiller d’arrondissement à Paris, en 1990, j’ai découvert le corps d’une femme âgée, morte depuis quatre mois dans son appartement. Cela révélait une grande solitude, qui m’a vraiment marqué. L’homme est un animal social. Jean-Paul Sartre se trompe, l’enfer ce ne sont pas les autres, mais être seul et ne rien faire.

L’individualisme croissant a-t-il renforcé la solitude?
La société d’hyperconsommation induit de l’individualisme et de l’isolement. La consommation est solitaire. En général, on ne se rassemble pas pour acheter nos produits. Mais les gens ne sont pas heureux d’être seuls. L’homme n’est donc pas un animal solitaire, individualiste. Pourtant la société oriente les personnes dans une direction qui n’est pas la bonne. C’est comme si nous roulions sur une route avec des panneaux qui donnent de mauvaises directions. Pour être heureux, il faut un équilibre entre l’avoir et l’être. L’avoir ne suffit pas. Je cite souvent Le Petit prince de Saint-Exupéry: il s’agit d’arriver à «apprivoiser» l’autre.

Dans quelle mesure le Covid a-t-il accentué ce phénomène de solitude?
J’observe un double mouvement. Le voisin est perçu comme un danger potentiel qui peut contaminer. Cela accentue un repli sur soi qui existait déjà avant. En fait, la crise sanitaire agit comme un révélateur. Chez d’autres, cela révèle des élans de générosité, comme le fait de sortir aux fenêtres, de s’entraider pour les courses, etc.
On peut être très solidaire et respecter les gestes barrières. D’ailleurs j’en veux à l’inventeur de la terrible expression «distanciation sociale». Car ce n’est pas de cela qu’il s’agit mais de «distanciation physique». Ce qui est tout à fait différent.

Comment éviter d’être pris dans ce sentiment de solitude?
La solitude est avant tout une question de perception. On peut se sentir seul au milieu d’une foule, en famille, en couple. Parfois on est physiquement seul, mais sans en souffrir. Le meilleur moyen de sortir de cette solitude c’est que chacun change son regard sur l’autre. Il s’agit de souffler sur les braises de la générosité.

D’après vous, tout le monde devrait être capable de surmonter cette solitude?
Non, tout le monde n’en est pas capable. Parfois c’est trop compliqué: il faut se faire aider. C’est à nous, voisins, amis, de faire les efforts pour aller vers cette personne seule. Il faut avant tout faire preuve de pédagogie. Ce qui nous semble facile peut être plus compliqué pour l’autre. Prendre l’initiative d’un appel peut être une montagne insurmontable. J’encourage à inverser les rôles et ne pas visiter cette personne âgée «parce qu’elle est seule». Mais de proposer par exemple: «J’ai fait un gâteau, mais je suis tout seul pour le manger et je ne veux pas gaspiller alors j’avais envie de partager cette part avec vous.»
Lorsque vous entendez que des personnes se sont senties moins seules en raison de leur foi en Dieu, d’un dialogue qu’elles ont développé avec lui… cela vous paraît-il être une piste possible, efficace?
Bien sûr. La foi en Dieu permet d’agir contre la solitude et la souffrance de l’isolement. J’ai pu le constater. Mais la foi n’est suffisante en tant que telle. On a besoin de l’autre et l’autre de nous. Même au sein de l’Eglise, qui devrait être communauté, régulièrement, on me confie qu’il faut refaire du lien social. C’est la preuve qu’il s’agit du travail de tous et de chaque instant, y compris pour les chrétiens.

A ceux qui ont vécu trop de déceptions relationnelles et qui préfèrent la solitude aux risques des relations, que leur répondez-vous?
Il ne faut pas désespérer. Le plus grand risque c’est de s’attacher à l’autre, c’est l’amour. On peut avoir été déçu, brisé, mais il ne faut pas hésiter à refaire ce pas vers l’autre, en tirant les leçons des précédentes expériences. Ne vous enfermez pas, ne revêtez pas une armure, sinon c’est triste. La vie est blessante, mais elle est belle aussi! L’autre n’est pas qu’un danger. Il y a des belles âmes à rencontrer, à découvrir.

Entretien: David Métreau, et Christian Willi

Quart d'heure pour l'essentiel

Article tiré du numéro Quart d’heure pour l’essentiel Pentecôte 2021

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