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Il est une épaule pour les éprouvés

© DR
Le policier annonce Le décès, il recueille l’onde de choc. Pompier et pasteur, Pierre Bader dirige l’Équipe de soutien d’urgence (ESU) dans le canton de Vaud. Sa mission: intervenir dans l’heure là où la mort vient de frapper, pour que l’humain ne vole pas en éclats.
David Métreau

Qu’est-ce qui vous a amené à devenir cet «urgentiste de l’âme»?

Je suis pasteur réformé et j’ai longtemps été chef d’intervention chez les pompiers. Ce sont les policiers eux-mêmes qui m’interpellaient régulièrement: «Tu es pasteur, tu es pompier, qu’est-ce que tu fais pour nous aider quand nous sommes démunis face à des situations humaines ingérables?» Je n’avais pas de réponse. Je me suis formé et j’ai donc cofondé l’ESU (Equipe de Soutien d’Urgence) il y a vingt ans. Aujourd’hui, nous sommes une quarantaine, financés par les Eglises, mais au service de toute la population, sans aucune distinction.

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Que se passe-t-il concrètement quand vous arrivez dans un foyer où un drame vient d’être annoncé?

On entre dans une zone de chaos intérieur. Dans le choc, le cerveau est sidéré. Les gens ne savent plus comment­ exécuter les gestes les plus simples. Mon premier travail n’est pas de parler, mais d’aider les gens à redescendre à un niveau où la relation devient possible.
Parfois, cela commence par réapprendre à respirer. On lutte contre l’hyperventilation ou la panique pure. Ensuite, on fait un travail de médiation: expliquer pourquoi le corps part à la médecine légale, ce qu’implique une enquête. On traduit l’incompréhensible pour que la réalité soit moins terrifiante.

Vous parlez de savoir-être professionnel. Pourquoi ne pas dire d’emblée que vous êtes pasteur?

Parce que l’objectif premier est le lien. Si vous arrivez en disant: «Je suis psy» ou «Je suis pasteur», vous risquez de fermer une porte. Dans l’urgence, on se fiche de l’étiquette. Ce qui compte, c’est la présence. Je ne décline mon identité que plus tard, si le lien le permet. Nous intervenons comme des techniciens de l’humain. On apporte des informations très terre à terre, car c’est par là que l’on se reconnecte à la vie.

Avec 300 interventions par an, comment ne pas être submergé par ce que vous appelez le «seuil toxique»?

Personne ne peut vivre uniquement d’annonces de la mort, ce serait morbide. Chacun de nos équipiers a un autre métier à côté pour garder un équilibre. Personnellement, je puise ma force dans l’intimité avec Dieu. Dans le chant ou le silence, j’ai parfois l’impression qu’un manteau de lourdeur m’est enlevé. C’est un poids que l’on accumule sur le terrain sans même s’en rendre compte. Il faut que ce manteau tombe pour pouvoir retourner aider les autres le lendemain sans basculer dans
le cynisme.

Quand ce sont des enfants qui décèdent, est-ce que cela change quelque chose?

Plus les victimes sont jeunes, plus cela nous scandalise. Les histoires avec des enfants sont celles dont j’ai le plus de peine à me défaire. Mais j’ai aussi le témoignage de mes propres parents: ils ont perdu trois de leurs quatre enfants et ont pourtant vécu une belle vie malgré cela. C’est ce témoignage qui me permet de ne jamais valider les paroles définitives du style «ma vie est finie».

Heureusement, je sais que la résilience existe. L’espérance, ce n’est pas nier la douleur, c’est croire que la guérison des cœurs brisés est possible, même si cela prend
du temps.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui veut aider un voisin endeuillé mais qui a peur d’être maladroit?

Les familles nous le disent: «Restez en contact avec nous». La plus grande souffrance, après le drame, c’est l’oubli. Mais attention, aimer quelqu’un qui va très mal demande un apprentissage. On se plante tous en étant trop intrusifs ou, au contraire, si bouleversés que l’endeuillé doit gérer notre propre émotion! Dans ma vision, on devrait être «les meilleurs des voisins». Il ne s’agit pas de se perdre en discours, mais en sachant simplement être là pour l’autre, sans tenter de fuir sa souffrance.

C’est la période de Pâques. Pour ceux qui ne partagent pas votre foi, que reste-t-il de ce message face à la mort?

Il y a un temps pour tout: un temps pour pleurer et un temps pour espérer. Bien aimer les gens, c’est d’abord accepter de souffrir avec eux. Pâques, c’est l’idée que même après le Samedi Saint, la vie finit par circuler à nouveau. C’est un service à la société que de porter cette conviction: personne n’est condamné à rester dans le noir. ▪

Quart d'heure pour l'essentiel

Article tiré du numéro Quart d’heure pour l’essentiel Pâques 2026

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