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«Pourquoi nous donnons tout»

© christian J – Unsplash
Ils sont pompiers, secouristes, membres d’une équipe où chacun compte. Qu’est-ce qui les motive à aller de l’avant et à se mettre au service d’autrui dans l’urgence? Trois parcours pour saisir ce qui les anime au cœur de l’urgence.

Laurent Saez, psychopraticien

Ancien pompier professionnel, thérapeute et fondateur du Secours Protestant, Laurent Saez a passé sa vie à côtoyer la détresse. Pendant près de vingt-cinq ans, en région parisienne puis en Savoie, il a exercé le métier de pompier. Mais sous l’uniforme se posait une question plus large: comment aider l’être humain dans toutes ses dimensions, corps, âme et esprit? Car s’il pouvait voler au secours du corps, il sentait les limites du métier dans les autres facettes de l’être humain.

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C’est le point de départ, en 2003, de la vision du Secours Protestant. «C’était une vision en gestation, celle d’un bon Samaritain des temps modernes», explique-t-il. En 2010, cette vision s’incarne lors du séisme dévastateur en Haïti. Appelé à intervenir aux côtés d’équipes américaines, il découvre l’ampleur des besoins laissés sans réponse: aux blessés physiques s’ajoutent des foules de personnes traumatisées, endeuillées et psychiquement brisées.

Une vie motivée par l’amour

«J’ai toujours été sensible à la douleur humaine», confie-t-il. Issu d’une famille dysfonctionnelle, il cherche longtemps un sens à sa propre souffrance. Après un cheminement spirituel marqué par les philosophies orientales puis l’islam, c’est la lecture de l’Evangile de Jean qui bouleverse sa vie. Il y découvre un Christ qui agit avant de parler et une foi qui se vit d’abord dans l’action. Très tôt, il s’engage auprès des sans-abri du métro parisien, avant de faire du secours son métier.

Aujourd’hui, il dirige le Secours Protestant, une association qui assume l’articulation entre aide matérielle, soutien psychologique et accompagnement spirituel. Pour accomplir cette mission, Laurent Saez se forme: soutien psychologique, victimologie, puis deux masters en psychothérapie intégrative et en management relationnel.
Une souffrance constructive?

Depuis, les terrains d’intervention se succèdent: à Marseille, durant la pandémie, les bénévoles ont contribué à nourrir un arrondissement entier. A Calais, auprès des migrants transis de froid sous les tentes. En Ukraine, auprès des familles déchirées. «Dans ces moments-là, ce ne sont pas les sacs de riz dont les gens se souviennent, mais de la main qui s’est tendue.»

Pour Laurent Saez, il s’agit d’accueillir la souffrance pour qu’elle devienne source de vie. Une conviction qui s’enracine dans sa foi chrétienne: «La mort de Jésus sur la Croix, qui semblait être un mal, a été un bien pour l’humanité.» Lui-même s’y associe en évoquant son parcours: «Je pense que je n’aurais pas eu cette compassion ni cette volonté d’avancer dans la connaissance de l’être humain, corps, âme, esprit, si j’avais pas souffert quand j’étais jeune.» ▪

Nadège Villard, humanitaire

En Ukraine, à quelques kilomètres de la ligne de front, Nadège Villard est conseillère en eau, assainissement et hygiène pour l’ONG suisse d’aide d’urgence Medair. «Cet hiver a été très éprouvant. Une collègue a vu son appartement ravagé par l’explosion d’une conduite de chauffage. Le lendemain, elle était au bureau à travailler dur pour que des villages proches du front aient accès à l’eau potable. Sa force m’inspire à ne pas abandonner.»

Dès l’enfance, face aux images du tsunami de 2004, Nadège ressent une urgence intérieure: «J’étais là, figée devant les images, et ma prière était simple: “Seigneur, envoie-moi. Si de telles crises existent, je veux être formée, je veux être capable de secourir ceux qui en ont le plus besoin.”» C’est ce qui l’a conduite à se spécialiser en ingénierie de l’eau et à rejoindre Medair. Aujourd’hui, elle conçoit des projets durables redonnant aux populations un accès digne aux services essentiels.

Dans la souffrance

«Récemment, j’étais prête à tout abandonner», confie-t-elle. «Mon équipe, composée de natifs de Kharkiv, m’a portée quand j’étais au plus bas. L’amour qu’ils me témoignent aujourd’hui est ce qui me pousse à ne pas les lâcher.»
Elle évoque l’explosion d’un drone russe passé juste au-dessus de sa maison, détruisant un pavillon voisin et coûtant la vie à son habitante. «Devant les décombres, il y avait une petite mamie en robe de chambre, l’air hagard. Sa voisine venait de mourir, sans doute une amie de toute une vie. Je l’ai prise dans mes bras», raconte Nadège Villard. «On a pleuré ensemble. J’ai prié pour elle en français, remerciant Dieu d’avoir épargné sa vie et sa maison, restée intacte. En repartant, j’étais moi-même “reboostée”. Comme si Dieu avait souri malgré le drame. Ces moments d’amour partagé me disent que je suis au bon endroit.»

L’humain avant tout

Pour la travailleuse humanitaire, l’espérance passe par des gestes concrets. Reconstruire une maison, distribuer des vêtements chauds ou forer un puits dans le jardin d’une grand-mère, ce sont des actes qui disent: «Tu comptes, tu n’es pas oubliée.» Elle souligne l’importance de l’attention humaine: «Nos équipes passent du temps à l’écoute, à adapter l’aide aux préférences de chacun. Parfois, c’est s’assurer que la couleur des murs repeints corresponde aux goûts de la personne. Parfois c’est juste un sourire, ou le temps d’entendre une histoire de vie.» ▪

Eveline Lengen, sapeur pompier

Si les locaux de la rédaction du Quart d’heure pour l’essentiel subissent une inondation, c’est probablement elle qui débarque avec sa pompe. Le Sergent-major chef Lengen est en effet incorporée au détachement de premier secours (DPS) d’Aubonne (en Suisse) et est responsable sanitaire du service de défense contre l’incendie et de secours (SDIS) pour la région d’Etraz.

«J’ai toujours eu envie de prendre soin de mon prochain. J’aime rendre service et c’est une manière pour moi de m’engager auprès de ma communauté. C’est un engagement que j’ai vraiment à cœur.»

Et cet élan pour aider les autres ne date pas d’hier. Sa vocation naît lors de son enfance, marquée par des images qui ne l’ont jamais quittée: «Quand j’étais petite, une ferme où j’allais jouer a brûlé. Tout a été dévasté. J’ai trouvé ça absolument atroce.» Ce jour-là, la question surgit pour la première fois: qui sont ces pompiers capables de faire face à l’urgence, de protéger, de sauver? Plus tard, un autre incendie, ravageant des parkings souterrains dans le quartier où elle a grandi, renforce cette conviction: elle aussi veut être de ceux qui agissent.

Aider son prochain, un rêve devenu réalité

Pourtant, le chemin n’est pas linéaire. En 1999, lors de son recrutement à Aubonne, la jeune femme est recalée. Le rêve est alors mis entre parenthèses, sans toutefois être abandonné. Des années plus tard, une discussion avec l’un de ses amis ravive la flamme. On l’encourage, on lui dit qu’il n’est jamais trop tard. Cette fois-ci, elle est recrutée et débute son engagement en 2014.

Et cette vocation du soin et du service se décline aussi dans sa vie professionnelle. Infirmière de formation, elle a longtemps travaillé en soins somatiques. «J’aimais soigner, mais j’avais l’impression qu’on ne faisait plus que des actes techniques.» En 2014, elle rejoint les urgences psychiatriques, un choix qui s’est imposé comme une évidence malgré ses réticences: «Les gens ont besoin de parler, d’être écoutés. C’est très satisfaisant de pouvoir prendre soin d’eux d’une autre manière.»

Apprendre à servir la communauté, ensemble

Sur le terrain, chez les pompiers, elle souligne l’importance du collectif: «On est une grande famille. Chacun a quelque chose à apporter. Des compétences, mais aussi des qualités humaines.» Elle note que l’intervention ne se limite jamais au geste technique: il faut aussi accueillir la détresse, consoler, écouter.

Perdre sa maison dans un incendie ou une inondation est une épreuve, et la présence compte. Pour tenir dans la durée, elle a appris à poser des limites: «On est une équipe. Si je ne suis pas disponible, quelqu’un d’autre prendra le relais.»

A l’approche de Pâques, fête du renouveau et de l’espérance, elle évoque ce qui la fait avancer: un mantra gravé dans sa peau et dans sa vie: «Never give up» («N’abandonne jamais»). Aller de l’avant, habiter l’instant présent, se battre tant que la santé est là. Une énergie simple, mais tenace, au service des autres.▪

Quart d'heure pour l'essentiel

Article tiré du numéro Quart d’heure pour l’essentiel Pâques 2026

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