Commander le journal

Quel sens donné par la théologie et la science ?

19.11.13 - Regards croisés. La vie a-t-elle un sens différent selon qu’on la regarde avec les lunettes de la science ou celles de la théologie ? Jacques Neyrinck, professeur honoraire de l’EPFL et doyen des parlementaires suisses, croise le fer avec Louis Schweitzer, théologien protestant évangélique et jusqu’il y a peu membre du Comité Consultatif National d’Ethique en France.

D’après notre sondage, 47% de la population s’est posée sérieusement des questions sur le sens de la vie au cours de ces trois derniers mois. Cela vous suprend-il ?


Jacques Neyrinck (JN) : Cela ne m’étonne pas, car tout le monde doit se poser cette question au cours de chaque journée : on ne peut pas vivre sans. Bien entendu, le sens fluctue, il évolue. Et c’est une bonne chose.


Louis Schweitzer (LS) : Ce résultat me surprend tout de mêmeun peu, car j’ai l’impression que beaucoup de gens sont engagés sur un rail. Ils sont pris par leurs nombreuses obligations. Et du coup, la question du sens de la vie ne se pose plus.



Jacques Neyrinck, les scientifiques alimentent le progrès technologique et ils expliquent le monde avec des méthodes largement reconnues. Sont-ils devenus les principaux fournisseurs de sens ?


Les sciences ne donnent pas de sens à l’existence. Elles décrivent les phénomènes de façon toujours plus précise. Elles offrent une réponse au «comment», sans pour autant expliquer le «pourquoi».

Une des vertus de la science, résultante du monothéisme, a été d’éliminer les résidus du paganisme au fil de l’histoire. Au cours des premiers siècles du deuxième millénaire, la vision du monde était assez chaotique. Ainsi, l’individu sait par exemple que nous sommes soumis aux lois de la nature.



Louis Schweitzer, partagez-vous cette observation ?

Il est vrai que la science nous aide à comprendre le monde. Il est vrai aussi qu’elle aide à évacuer une conception du monde erronée. Il est vrai encore que durant l’Antiquité, les anciens avaient peu de connaissances scientifiques. Je rejoins aussi Jacques Neyrinck quand il affirme que la science ne donne pas en elle-même un sens à la vie.

Là où je suis en désaccord avec lui, c’est sur la sagesse des anciens : n’oublions pas que les penseurs grecs ont réfléchi à des sens de la vie qui fonctionnent encore aujourd’hui.



A l’inverse, la théologie et la religion sont-elles aujourd’hui moins porteuses de sens ?


JN : La théologie est une longue aventure. Contrairement à ce que l’on dit, elle est loin d’être infaillible. Elle a longtemps été tributaire des croyances de son époque, notamment face aux progrès de la science.

Permettez-moi de citer un exemple : l’invention du paratonnerre par Benjamin Franklin au 18e siècle, pour protéger la maison et ses habitants de la foudre. Il a été confronté à des théologiens qui affirmaient que cette invention ne pourrait rien faire contre la rétribution justifiée que Dieu envoyait sur un foyer. La théologie est toujours en retard. De son côté, la science ne dit pas ce que Dieu est, mais l’inverse : ce que Dieu n’est pas.


LS : Dans les sociétés religieuses, les théologiens donnaient du sens, mais pas forcément de la bonne manière.

Aujourd’hui, la théologie ne donne du sens que pour les croyants. La foi est devenue plus personnelle, moins globale et moins automatique. Alors certes, elle peut avoir un train de retard dans certains domaines, mais elle demeure une approche humaine pour parler de ce qu’elle perçoit de la révélation divine. Cependant, le sens de la vie ne dépend pas seulement d’une compréhension de ce qu’est la vie.



Vous êtes en train de dire que l’individu participe lui-même à forger le sens de sa vie ?


LS : Il existe en effet un autre niveau de sens : celui que je donne à la vie ou celui qui s’impose à moi, de façon profonde, sans altérer ma liberté. Il faut donc prendre en compte le sens que l’individu donne à son existence, et se rappeler aussi qu’une réflexion ou une révélation peut s’imposer à lui et changer le sens de sa vie. Je citerai deux exemples.

Prenons d’abord celui d’un homme qui n’a pas de questionnements existentiels, mais qui fait une rencontre personnelle avec le Christ : sa vie changera totalement d’orientation.

Seconde situation, celle d’une personne qui vit le mieux possible sans vraiment se poser de questions. Un jour, elle fait la connaissance de quelqu’un qui l’interpelle par son vécu, son engagement ou sa philosophie de vivre. Et d’un coup, elle se met au service de la société ou part faire de l’humanitaire. Là encore, sa vie sera chamboulée. De ce point de vue, je n’observe aucune différence entre le monde ancien et moderne : à toutes les époques, rencontrer le Christ ou certaines personnes peut changer le sens de notre vie.


JN : Je suis d’accord. Saint-Augustin l’avait déjà bien compris avec cette phrase : «Je te cherchais en dehors et tu étais dedans». J’ajouterai toutefois que la mauvaise foi peut empêcher de découvrir le vrai sens de l’existence. Prenons l’exemple de l’Allemagne nazie. L’expérience personnelle a été masquée par une croyance perverse répandue jusque dans les Eglises. Le christianisme n’a donc pas constitué une résistance au nazisme. La foi est une expérience unique et personnelle. Mais elle est influencée par la culture du groupe social auquel j’appartiens.


LS : Une distinction s’impose entre le christianisme et un badigeonnage religieux dans un pays. Mais il est vrai que la foi s’inscrit dans une culture, une histoire. Notre conception personnelle du sens doit donc être purifiée. Il s’agit là d’un travail intérieur.



Vous avez l’un et l’autre suivi une formation très différente. Vos propres questions liées au sens de la vie ont-elles influencé vos choix professionnels ?


JN : Quand on opte pour une carrière d’ingénieur, on le fait pour des motivations bassement matérielles. Ceci étant, ma formation au collège en Belgique a été riche en littérature et en apports théologiques.

J’ai été fasciné par les mathématiques, qui me mettaient face à un certain nombre d’énoncés vrais. En revanche, ce que j’avais appris sur les guerres de religions me paraissait insensé.

La question du sens était donc confuse dans mon esprit. Et même si un théorème est vrai, il ne donne pas de sens à ma vie. Les sciences m’ont cependant fourni une assise solide, qui m’a permis de construire une vision de la vie.


LS : Mon itinéraire a été très différent. C’est la rencontre avec l’Evangile, avec le Christ, qui m’a poussé à m’engagr intégralement pour lui. L’expression la plus logique était de me former au pastorat. Mon intérêt pour la théologie s’est éveillé dans un second temps.



Finalement, la science et la théologie s’intéressent à l’origine et à la destinée du monde. Sans parvenir à percer le mystère de façon incontestable...


LS : S’il fallait attendre d’être au clair sur ces questions pour résoudre la question du sens de la vie, seuls les idiots en auraient un ! Car plus on creuse, plus on prend conscience de la complexité de ces questions.


JN : Ce qu’on connaît du monde et la révélation de Dieu dans sa propre vie sont tous deux importants.

Cependant, je ne trouve dans la Bible que le surgissement du début de ce qui nous permet de comprendre l’histoire de l’évolution de la vie et de l’humain.

Ceci étant dit, le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui est plus chrétien qu’il y a un demi-siècle. En effet, notre société soigne les malades, s’occupe des prisonniers, prend en compte les handicapés, etc. Autant d’expressions des valeurs des Béatitudes et du message du Christ (La Bible, Matthieu 5, 1-16).


Propos recueillis par Christian Willi

 
Quel sens donné par la théologie et la science ?