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«Personne ne se soucie de moi!»

09.11.12 - Noël, c’est aussi le temps pour raconter des histoires aux petits comme aux grands. L’écrivain Pierre-Yves Zwahlen vous e propose une

Il se disait qu’il avait l’habitude, qu’il ne devait pas s’en faire. Après tout, ce n’était pas la première fois qu’il affrontait pareille situation. Cependant, une petite voix au fond de lui murmurait avec insistance qu’aujourd’hui c’était différent, que c’était vraiment grave. Les autres fois, il s’en était sorti en serrant les dents. Quelques gelures, ce n’était pas la fin du monde ! Mais ce soir, le temps était clair, la nuit serait froide, très froide, trop froide pour dormir dehors. Surtout à son âge !


Qui se souciait de lui sur cette terre ?

Son âge ! C’était ça, le problème ! Quand il était jeune, il avait de l’énergie à revendre, du courage aussi ! Mais le courage était parti avec ses forces, et maintenant il n’avait pour tout bagage que ses souvenirs, les pauvres nippes qu’il portait sur le dos et une bonne dose de fatalisme. Il savait bien qu’il ne pouvait compter sur personne. Qui se souciait de lui sur cette terre ? Jadis, quand il était fort et vigoureux, il n’avait même pas été capable d’intéresser suffisamment un patron pour le convaincre de lui donner du travail ! Sa famille s’était longtemps limitée à l’affection bornée d’un chien pouilleux et aux amours tarifés d’une vieille prostituée. Non, il fallait être lucide, il ne pouvait compter sur personne, il était seul, définitivement seul dans ce monde.

Riche, quelques instants

Pourtant, il lui fallait réussir à convaincre un passant de jeter dans sa gamelle les quelques sous dont il avait besoin pour passer la porte du refuge communal. Ce n’était pas grand-chose, mais pour lui, c’était la vie ! Il se souvenait avec nostalgie de ce billet de cent qu’un grand monsieur aux beaux habits avait jeté négligemment jadis en le gratifiant d’un sourire hautain et méprisant. Il l’avait pris comme un trésor ! Il l’avait enfoui au plus profond de sa poche, bien à l’abri sous son mouchoir crasseux. Il l’avait dépensé en folies, en verres de gros rouge, en fête mémorable. Grâce à la générosité d’un quidam, l’espace d’un soir, il avait été riche ! Ah ! s’il pouvait revenir, passer à nouveau devant lui, laisser tomber un beau billet ! Quelques sous pour l’un, la vie pour l’autre !


Oser s’appauvrir

Alors qu’il avait presque cessé d’espérer, un bruit sur le trottoir éveilla son attention. Mais ce n’était qu’un SDF, comme lui, un paumé de la vie qui rejoignait le refuge. L’homme passa devant lui, hésita, puis s’arrêta. Il tira de sa poche les deux pièces synonymes de nuit au chaud, les deux seules qu’il possédait. Sans un regard, sans un mot, il les tendit au vieillard accroupi sur le trottoir, puis il remonta le col élimé de son pardessus et s’enfonça dans la nuit.

Emu, bouleversé, le vieil homme tenait entre ses mains le cadeau qui lui sauvait la vie. Il venait de découvrir que pour être généreux, il ne suffisait pas de donner de son superflu, mais d’avoir le courage d’oser s’appauvrir pour offrir à l’autre la plus grande des richesses, celle qui vient du plus profond du cœur.



Pierre-Yves Zwahlen

 
«Personne ne se soucie de moi!»