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Drôle de soirée pour les clochards...

19.11.13 - Récit de Noël. Des «anges blonds» débarquent au milieu d’un groupe de clochards, le soir de Noël.

Il dégage bien, ce feu. Le gars qui a vidé son appartement et jeté ces papiers dans la rue a peut-être pété un plomb ou viré sa copine, mais il a fait le bonheur de nous autres clochards. On a posé le vieux baril rouillé dans un petit coin abrité, ajouté quelques planches de chantier et voilà. Sur les bords de la Limmat, il fait froid à Noël.


Autour du feu

Tiens, voilà Titi et son bonnet de pêcheur. Salut ! Mais bien sûr, viens te réchauffer ! Et voilà Cosmo. Longtemps qu’on ne l’a plus revu, lui. Certains même disaient qu’il était mort. D’après l’odeur, on pourrait le croire. Pouah ! Et puis encore un autre type. Jamais vu, celui-là. Il parle albanais ou quelque chose comme ça. Il tend ses gants vers les flammes et ceux-ci se mettent à fumer. Je frissonne et me rapproche encore. Un petit coup de rincette passerait bien. On se mettrait tous à chanter. L’Albanais, il a bien des airs de son pays à partager ?


Anges blonds

Nous voici brusquement éblouis par une grande lumière. On plisse les yeux. Qu’est-ce que c’est ? Des phares de voiture. Les flics ? Ah non, qu’ils nous fichent la paix ! Là ce sont des gens bien habillés, genre qui n’ont jamais passé Noël dehors. On les regarde s’en aller vers le Schauspielhaus.

Dix minutes plus tard, ils reviennent. Les mêmes. Mais vers nous, cette fois. Avec leurs cheveux bouclés, blond suédois, peau de printemps, ils sont pas au bon endroit ! Qu’est-ce qu’ils veulent ? Bon, ils sont sympas, ils offrent les clopes. Ce sont des choristes. Tous les soirs, ils viennent répéter un oratorio de Noël à deux pas, mais là, ils ont trouvé porte close...


Un concert improvisé

Le Titi, il a toujours la langue bien pendue, alors il leur demande de chanter pour nous. Les choristes, ils se regardent, un peu surpris mais ils acceptent. C’est tendre et plein d’entrain à la fois. Avec les copains, on applaudit à tout rompre. Les autres, ils se prennent au jeu : deux morceaux, trois morceaux, ils ne s’arrêtent plus : «Il arriva pauvre sur la terre. Qui saurait exalter comme il le mérite l’amour que notre Seigneur nous prodigue ? Qu’il ait pitié de nous. Ah ! Qui jamais comprendra combien le malheur des hommes le touche ?»


Le Sauveur n’est pas resté les bras croisés

Les bons moments, c’est toujours trop court. Un concert à l’œil, tu penses. On les laisse revenir dans le cercle. Ils se sont reculés pour chanter, loin du feu et ils grelottent, maintenant. «Cette histoire de bébé venu sauver le monde, j’ai jamais vraiment pigé», lance Titi. «D’habitude, c’est plutôt eux qu’on doit sauver». «C’est un nouveau commencement, moi je vois ça comme ça», lui répond un des anges blonds. «On a tous commencé comme ça». Un autre ange corrige : «Ben, ça montre surtout que Dieu n’a pas choisi de réparer le monde depuis tout là-haut. Un peu comme pour sauver quelqu’un en train de se noyer dans la Limmat, il faut y plonger soi-même». Ça semble logique et nous acquiesçons. Mais l’idée de piquer une tête dans l’eau glacée... Brrr. Si je devais y aller, je suis pas sûr que je le ferais. J’y passerais peut-être aussi.


Une bien belle soirée !

Cosmo reprend : «Moi, j’ai eu un fils. Mais il est plus là. Il est mort quand il était môme». Je savais pas, tiens. Il nous l’avait jamais dit. Ensuite, chacun y va de sa petite histoire. Même moi, pour une fois, je vais me lancer. Toutes nos galères y passent.

Les anges blonds, ils sont toujours là. La soirée est bien avancée et ils finissent par nous dire : «Merci les gars, c’était vraiment un bon moment !». Mais ils ont manqué leur répète, non ? Non, ils disent que c’était plus vrai avec nous que devant un parterre de rupins à cent balles la place.


Joël Reymond

 
Drôle de soirée pour les clochards...